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Publié par CGT PAULSTRA

Jean-Pierre Dupuy : le dernier ouvrier PS.

Opposé à la loi travail, cet ouvrier d’une usine de fournitures auto a quitté la CFDT, critique Hollande mais reste au PS.

Longtemps, Jean-Pierre Dupuy a cru en la gauche. En 2012, il a soutenu François Hollande dès les primaires. Il a posé des congés pour faire campagne, a distribué des tracts, collé des affiches, cherché à convaincre ses collègues à l’usine, non seulement de voter pour lui, ce que tous ont fait, mais même d’adhérer au PS. Il a failli réussir avec certains d’entre eux, mais à la dernière minute, ils se sont rétractés. Prescience ? Méfiance ? En tout cas aujourd’hui, ils en rigolent amèrement ensemble. Ils lancent à Dupuy : «Tu as bien failli nous avoir, quand même !»

Celui qui était le plus proche de prendre sa carte, c’était son ami Franck Bagnost, le secrétaire du CHSCT (comité d’hygiène et sécurité des conditions de travail) de l’usine Pierburg de Basse-Ham, près de Thionville. Avec Eugène Dos Santos, ils étaient les représentants CFDT de cette fabrique de pompes à eau et à huile pour l’automobile, ancienne filiale de Renault rachetée il y a vingt-cinq ans par un grand groupe industriel allemand. Aux élections professionnelles de 2014, ils ont rassemblé 80 % des suffrages. Eugène est délégué syndical. Jean-Pierre les soutient et adhère : «Moi, je juge sur l’humain, c’est grâce à leur travail pour les ouvriers que j’ai rejoint la CFDT.» Il a rendu sa carte il y a trois mois, lorsque Eugène s’est vu retirer son mandat syndical (un fait rare) par le secrétaire régional de la CFDT.

L’histoire ? «Dès le début de la loi travail, on a beaucoup discuté dans l’usine avec les collègues. Tout le monde était contre. On a donc lancé un appel à manifester le 9 mars à Metz. On n’a rien caché : on a même envoyé une copie de notre tract au secrétariat régional.» On les retrouve dans les cortèges, défilant avec leur gilet et leur drapeau orange. Ils décident même de créer une page Facebook. Sous le nom de leur section : CFDT Pierburg. Coup de fil furieux du responsable régional : «Vous allez arrêter vos conneries !» Bizarrement, la page Facebook est bloquée. Ils réagissent rapidement en changeant le nom : «On a cherché un personnage connu de tous et qui symbolise les ouvriers. On a pensé à Victor Hugo et aux Misérables. On a choisi Jean Valjean. » La page Facebook de Jean Valjean Pierburg rassemble plusieurs dizaines de supporteurs. Rien de bien méchant, juste des informations pour se rendre aux manifestations et des articles de juristes sur la loi travail. Elle est bloquée elle aussi. «Très vite, Eugène a reçu des pressions, des coups de fil, une lettre recommandée nous convoquant pour une réunion à la fédération régionale.» Ce jour-là, ils sont en négociations salariales avec la direction de Pierburg. Bravaches, ils sèchent la convocation. Résultat : le mandat d’Eugène lui est retiré. Au sein du syndicat dit réformiste, la contestation venue de l’intérieur passe mal. Pour les ouvriers de l’usine, la colère ne fait que redoubler. «Ça a été rapide. Par solidarité avec Eugène, nous avons tous rendu nos cartes.» Ils ne veulent pour autant pas rester sans syndicat : «On en a besoin pour défendre les ouvriers.»L’ensemble de la section se tourne alors vers Sud-Solidaires, entraînant au passage une partie des anciens syndicalistes CFDT d’Arcelor Mittal.

Jean-Pierre Dupuy a encore du mal à digérer : «Au moment de Florange, j’ai commencé à avoir des doutes sur la politique de Hollande. Mais la bascule, ça a été la loi travail. Après le discours du Bourget, on avait tellement d’espoir… Mais là, c’est un flop total. La désillusion est complète.» Ce qui le fait hurler, c’est que la gauche n’a pas été élue pour ça : «Dans la gauche, j’ai toujours vu l’aspect social, proche du peuple, à l’écoute, toutes les lois qui ont favorisé le bien-être des ouvriers.» Au-delà de l’article 2, c’est notamment l’article 52 de la loi qui le scandalise, prévoyant que Pôle Emploi puisse prélever directement des sommes sur le compte des chômeurs. Il voit ça comme une atteinte aux droits des pauvres. Il cite le chômeur qui s’est immolé parce qu’il n’avait pas touché ses indemnités : «Son employeur n’avait pas renvoyé les papiers à temps.» On pense à Emilie Loridan, cette jeune mère de deux enfants qui s’est pendue car elle ne s’en sortait plus. Il n’est pas misérabiliste, au contraire, il est révolté. Certains copains lui demandent pourquoi il ne rend pas sa carte du PS. Il confesse avoir hésité, mais : «Qui représente encore le monde ouvrier au PS ? Le peu que les copains me disent, au moins, je le fais remonter.» Même déçu, Dupuy considère qu’il faut s’engager en politique. «Le monde ouvrier se laisse embourgeoiser. Dès que les gens ont une maison à payer, ils ne veulent plus s’investir.» Il est venu à la politique après un parcours de dirigeant associatif dans un club de boxe qui visait à donner une activité aux enfants les plus défavorisés. Il sait que les accidents de la vie peuvent être fatals quand on gagne un peu plus que le Smic et cela grâce aux primes (nuit, ancienneté). En 1999, il a dû tout arrêter après un grave accident de vélo qui l’a laissé paralysé plusieurs mois. C’était une mauvaise période dans sa vie, la loi des séries en quelque sorte. Entre 1997 et 2004, lui, le benjamin de 6 enfants - tous de la classe ouvrière - a connu la mort de son frère d’un cancer, puis celle de son père, de sa mère et de sa sœur. Plus un divorce. Depuis, ce blond costaud au regard rieur a retrouvé l’âme sœur. Sa voix vibre de fierté quand il prononce le mot devenu tabou d’ouvrier, comme lorsqu’il parle du bac qu’a obtenu chacun de ses 3 enfants. Mais on sent aussi la rage : «Qu’est-ce qui a été fait pour le monde ouvrier ?»Loin des discours iréniques sur le travail le dimanche, lui sait que «les gens qui travaillent au SD [samedi, dimanche, ndlr] 2×12 heures, ils n’ont droit à rien». Que des ouvriers se tournent vers le Front national, il le déplore mais l’analyse comme le fruit d’une immense déception vis-à-vis de ce qui s’est passé sous Sarkozy et Hollande. «Le Pen n’a même pas besoin de programme, la politique qui est menée actuellement fait monter le FN.» Il refuse la culpabilisation des classes populaires.

 

Il a soutenu Jean-Pierre Masseret, le candidat PS qui a refusé de se désister, jusqu’au second tour des régionales, parce que la «gauche ne doit pas être absente». «Bien sûr», il votera aux primaires, ne «lâche rien». Aussi heureux dans son nouveau syndicat que dans son entreprise qui «a continué à embaucher même pendant la crise» et qui vient d’inaugurer une nouvelle ligne de production 100 % française. Preuve pour lui que de vrais industriels savent mieux gérer que les financiers. Bref, un ouvrier toujours de gauche qui a envie d’en découdre en 2017 avec ceux qui la trahissent, dégoûté mais pas découragé, qui aime son entreprise et n’a pas besoin qu’on le lui dise. Fier de son travail même s’il ne s’achète pas de costard.

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